Face à la guerre commerciale menée par Donald Trump, Mark Carney a défendu publiquement les droits linguistiques des francophones du Canada. Au pays, en revanche, il met en place des politiques qui nuisent profondément au bilinguisme. L’Association canadienne des employés professionnels (ACEP) lance une campagne publique pour que le premier ministre cesse son double discours sur l’importance du bilinguisme, et s’engage à garantir à l’ensemble des Canadiennes et des Canadiens un accès égal aux services, dans la langue de leur choix.
La campagne a débuté le 19 octobre, la semaine où les langagières et les langagiers du fédéral passent à la table de négociation. Partout au Québec et dans la région de la capitale nationale, en ligne et dans les abribus, on pourra voir des publicités exigeant que Mark Carney cesse de tenir des paroles creuses sur la Loi sur les langues officielles alors qu’il démantèle discrètement les services qui préservent les droits linguistiques des francophones.
L’ACEP demande au gouvernement fédéral de renforcer le Bureau de la traduction et de le doter de toutes les ressources nécessaires pour établir des normes de qualité élevées dans l’ensemble du gouvernement, innover et protéger le bilinguisme au pays. Pour ce faire, l’État doit investir dans les spécialistes qui garantissent l’accès de la population canadienne à une information fiable, dans les deux langues officielles. Or, entre d’énormes compressions, le recours obligatoire à une IA peu fiable, des charges de travail écrasantes et des conditions de travail malsaines, les politiques du gouvernement Carney nuisent à ces spécialistes au lieu de les aider.
« Les langagières et les langagiers du fédéral sont le pilier de notre bilinguisme national, mais Mark Carney les traite comme des pions, dénonce Antoine Hersberger, vice-président du groupe TR à l’ACEP. En minant continuellement la langue française, le premier ministre menace l’accès égal aux services publics que la loi garantit aux Canadiennes et aux Canadiens francophones. Le français n’est pas un bouclier que Carney peut brandir contre Trump, puis laisser tomber dès que plus personne ne regarde. »
La réduction de 25 % des effectifs sur cinq ans prévue par le Bureau de la traduction crée déjà un cercle vicieux : les traductrices et les traducteurs doivent rogner sur la qualité et se contenter du « good enough », ce qui porte atteinte à leur intégrité professionnelle, les mène à l’épuisement, et nuit encore davantage à la capacité des services linguistiques ainsi qu’aux normes de qualité nécessaires pour garantir un accès égal aux services, dans les deux langues officielles.
Dans son Rapport annuel 2025-2026, la commissaire aux langues officielles, Kelly Burke, reconnaît le biais en faveur de l’anglais des outils d’intelligence artificielle et demande que les langues officielles soient intégrées dans l’ensemble des stratégies, politiques et ressources du gouvernement fédéral en matière d’intelligence artificielle.
« Certes, cet outil peut pallier certaines lourdeurs administratives et dépenses dans l’appareil fédéral. Toutefois, cela ne devrait jamais se faire au détriment de services de qualité égale dans les deux langues officielles. L’intelligence artificielle doit faire avancer et non freiner le bilinguisme individuel, et ne peut se substituer aux efforts qui visent à donner accès à des ressources, des services et des formations linguistiques de qualité », indique-t-elle dans le rapport annuel.
Au fédéral, plus de 90 % des traductions sont effectuées de l’anglais vers le français. Résultat : une baisse de la qualité des services linguistiques pourrait conduire à la création d’un système à deux vitesses où les francophones sont traité·es comme des citoyen·nes de seconde zone, car lorsque la qualité des traductions souffre, c’est leur communauté qui en subit les conséquences de façon disproportionnée. Le message qu’envoie le gouvernement avec ces compressions, c’est qu’il importe peu que les francophones aient accès à la même information que les anglophones, pourvu qu’on leur donne quelque chose à lire.
Le 21 octobre, le groupe TR (qui regroupe quelque 800 traductrices, traducteurs, interprètes et terminologues du fédéral représenté·es par l’ACEP) a entamé les négociations en vue de sa prochaine convention collective. L’ACEP a tenu une conférence de presse la veille, le 20 octobre, aux côtés de ses partenaires et allié·es solidaires de l’appel lancé au gouvernement pour qu’il protège les deux langues officielles du Canada au lieu de les affaiblir.
La dernière convention collective des TR a pris fin en avril 2026. Négocier une bonne convention collective leur permettra de poursuivre leur travail, qui est essentiel à la préservation du bilinguisme au Canada.