Lorsque les négociations commerciales avec Trump ont échoué, le premier ministre Mark Carney a donné toute une liste de raisons expliquant pourquoi le Canada ne signerait pas d’accord. L’une des principales raisons : protéger la langue française.
Pourtant, ses compressions dans les services mêmes qui font vivre le français au Canada racontent une tout autre histoire.
Le Bureau de la traduction, l’organisme fédéral qui fournit des services de traduction, d’interprétation et de terminologie au gouvernement et au Parlement, a annoncé l’année dernière qu’il réduirait ses effectifs de 25 % au cours des cinq prochaines années. Ces compressions sapent les capacités du Bureau et créent un cercle vicieux : moins de traductrices et traducteurs, des charges de travail plus lourdes, et une pression croissante pour produire des traductions « good enough ».
Ces coupes risquent de compromettre l’égalité d’accès des francophones aux services fédéraux et leur pleine participation à la vie démocratique du Canada. Carney s’attaque aux professionnels et professionnelles qui protègent la langue qu’il prétend défendre.
Pour réparer les dégâts causés par ces coupes, on nous promet une solution : l’intelligence artificielle. C’est ça, l’efficience à la sauce Carney : réduire le personnel qui fait le travail et assure un contrôle expert, puis promettre que la technologie va compenser.
Dans les faits, l’IA ne fait que générer une sortie machine peu fiable qui ressemble à une autre langue; elle ne peut pas remplir la véritable fonction d’une traduction, celle de transmettre fidèlement l’information d’une langue à l’autre.
Elle est certes un outil utile entre les mains de spécialistes formés pour l’utiliser, mais elle ne peut pas remplacer leur expertise. Après tout, on ne demanderait pas à un boucher de réaliser une intervention chirurgicale simplement parce qu’il sait comment couper de la viande et des os. Les francophones ne devraient pas avoir à se contenter de résultats peu fiables générés par une machine quand les anglophones reçoivent des documents rédigés par des êtres humains.
L’Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC) a souligné que dans le cadre de sa stratégie en matière d’IA, le gouvernement engage des dépenses de plus de 2 milliards de dollars sans aucune garantie en matière de responsabilité publique au cas où la technologie ne donnerait pas les résultats escomptés. Les langagières et langagiers fédéraux sont en quelque sorte les « canaris dans la mine de charbon » de cette expérience, et peuvent le confirmer : lorsqu’il s’agit de déployer des outils d’IA, ce gouvernement se fie davantage à l’effet de mode et aux promesses d’« efficience » qu’au respect des normes professionnelles et à l’assurance qualité.
À l’approche des négociations de leur convention collective, les langagières et langagiers fédéraux se battent pour protéger l’expertise humaine qui soutient le bilinguisme du Canada, et en particulier le français et la culture francophone. Pour y arriver, il faut mettre un terme aux compressions massives, réinvestir dans le Bureau de la traduction en tant que centre d’excellence linguistique, mettre en place des garde-fous contraignants en matière d’IA et garantir des charges de travail raisonnables ainsi que des conditions de travail sécuritaires, afin que les francophones puissent compter sur la même qualité de services publics que les anglophones.
Le français n’est pas un bouclier que Carney peut brandir contre Trump, puis laisser tomber dès que plus personne ne regarde. Ses compressions ont créé un système à deux vitesses qui traite les francophones comme des citoyennes et citoyens de seconde classe. Si le français compte à la table des négociations commerciales, il est tout aussi important de protéger les travailleuses et travailleurs qui le font vivre jour après jour.