Une source au sein du gouvernement fédéral affirme qu’Ottawa a instauré la politique de retour au bureau pour réduire le risque lié à la vacance des bureaux auxquelles sont exposées les grandes banques

L’ACEP présente des preuves et demande à Carney d’expliquer si le fait que les banques soient exposées à des risques évalués à environ 10 milliards de dollars liés aux immeubles de bureaux commerciaux a joué un rôle dans sa décision d’adopter la politique de retour au bureau.

OTTAWA — Une source au sein du gouvernement fédéral a déclaré à l’Association canadienne des employés professionnels (ACEP) que des responsables fédéraux étaient « très inquiets », il y a deux ans, face aux risques que représentait pour le secteur financier la vacance des immeubles de bureaux, alors que ces mêmes responsables avaient, pendant des années, vanté les mérites du télétravail et du travail hybride. Selon cette même source, leurs inquiétudes ont ensuite semblé « s’évaporer » quand les gouvernements et les grands employeurs ont commencé à rappeler leurs employé·es dans les bureaux du centre-ville.

« Le RAB n’a jamais été une question de productivité, d’efficacité ou de choix philosophiques. L’explication la plus évidente est qu’il s’agit d’une subvention de 10 milliards de dollars accordée aux grandes banques qui ont fait de mauvais investissements », a déclaré Nathan Prier, président de l’ACEP. « Ces banques n’ont pas su s’adapter à l’évolution des modes de travail, qui ne se limitent plus au modèle dépassé de l’horaire du 9 à 5, et nous pensons que Carney et le gouvernement sont intervenus pour les sauver, au lieu de faire économiser jusqu’à 40 milliards de dollars aux Canadiennes et Canadiens. « Carney passe son temps à parler de “sortir les coudes”, mais on dirait qu’il ne les sort que contre les travailleuses et travailleurs et qu’il les baisse devant les grandes entreprises canadiennes. »

Selon cette source et des documents fédéraux confidentiels sur les risques consultés par l’ACEP, les responsables du portefeuille des finances fédérales suivaient de près le taux de vacance des bureaux, la baisse de la demande dans ce secteur, la dépréciation des valeurs immobilières et l’exposition des grandes institutions financières. Ces documents évaluent à environ 10 milliards de dollars l’exposition liée aux immeubles de bureaux pour quatre banques : la CIBC (exposition d’environ 6,1 milliards), la Banque Nationale (environ 2,6 milliards), la BMO (environ 1,5 milliard d’actifs susceptibles d’être touchés) et la RBC (environ 550 millions).

Ces inquiétudes ne sont pas uniquement mentionnées dans des documents gouvernementaux confidentiels : les institutions financières fédérales et les autorités de réglementation ont également mis en garde publiquement contre ces mêmes risques. La Banque du Canada a indiqué en 2024 que les évaluations de l’immobilier commercial continuaient d’être soumises à des pressions, en particulier dans le sous-secteur des bureaux, où les taux de vacance étaient élevés. Le regard annuel sur le risque du BSIF pour l’exercice 2025-2026 indiquait que les taux de vacance élevés entraînaient une baisse de la valeur des immeubles de bureaux et soulignait que les entreprises qui offrent des modalités de télétravail pourraient réduire leur surface de bureaux au renouvellement de leur bail.

Le témoignage et les documents fournis par la source de l’ACEP s’ajoutent à d’autres éléments de preuve recueillis par l’Association, notamment le fait que la politique de RAB4 a été annoncée juste après que les banques et les acteurs du secteur immobilier commercial ont fait pression sur les autorités de réglementation et les décideurs politiques fédéraux. [VOIR LA FICHE D’INFORMATION]

La chronologie des événements et le silence du gouvernement sur les risques liés à l’immobilier commercial, qu’il surveillait pourtant de près, sont de plus en plus difficiles à ignorer. En clair, Carney demande aux travailleuses et travailleurs et aux contribuables de renoncer aux gains de productivité liés au télétravail, et aux Canadiennes et Canadiens de sacrifier près de 40 milliards de dollars sur dix ans d’économies potentielles sur les bureaux, au nom d’une politique visant à protéger les banques contre des pertes potentielles d’environ 10 milliards de dollars liées à leurs investissements dans l’immobilier de bureaux.

« Alors même que le gouvernement supprime les programmes et les services sur lesquels comptent les Canadiennes et Canadiens, les fonctionnaires doivent retourner de force dans des immeubles de bureaux coûteux et renoncer à leurs gains de productivité », a déclaré Rebecca Clark, membre de l’ACEP. « Le RAB n’est une bonne politique économique que pour les grandes banques. Le premier ministre devrait rendre la vie plus abordable pour les gens ordinaires du pays, et pas seulement pour les plus riches et celles et ceux qui ont les bons réseaux. »

Des membres du caucus de Carney lui-même ont également contesté cette approche universelle. Le député libéral Bruce Fanjoy a déclaré qu’il n’y avait « pratiquement aucune preuve qu’une politique de retour au bureau universelle améliorerait la productivité ou les services offerts aux Canadiennes et Canadiens ». La députée libérale Jenna Sudds, ancienne fonctionnaire, a indiqué qu’elle continuerait à faire pression sur le gouvernement et ses collègues de la région de la capitale nationale pour leur demander de faire preuve d’une réelle souplesse lors de la mise en œuvre de cette politique.

L’ACEP demande au gouvernement Carney :

  • De publier les données et l’analyse de rentabilité utilisées pour justifier la présence obligatoire au bureau des fonctionnaires du gouvernement fédéral.
  • De rendre publics les documents indiquant si l’immobilier commercial, la demande de bureaux, la stabilité financière ou l’exposition des banques ont influencé cette décision, y compris les communications pertinentes avec les banques, Brookfield et les acteurs du secteur immobilier commercial.
  • D’expliquer pourquoi il est revenu sur ses conclusions antérieures concernant la productivité liée au télétravail, les possibilités d’économies, la conciliation entre le travail et la vie personnelle ainsi que les avantages environnementaux.

« Les travailleuses et travailleurs ne sont pas des infrastructures à exploiter pour couvrir les mauvais investissements immobiliers », a déclaré M. Prier. « Si les risques encourus par les banques et le secteur de l’immobilier commercial n’ont joué aucun rôle dans cette politique, le gouvernement peut le prouver en rendant publics ses documents. Les fonctionnaires et l’ensemble des Canadiennes et Canadiens méritent une explication fondée sur des preuves pour savoir où va leur argent et qui en bénéficie réellement. »