Depuis le début de sa campagne, Mark Carney affiche clairement sa position sur la langue française : pour lui, c’est un fardeau. Même aujourd’hui, il continue de considérer le bilinguisme officiel du Canada comme un problème à résoudre plutôt qu’une fierté. Et ce sont les francophones de tout le pays qui en paient le prix.
Ce mois-ci encore, Carney a organisé une rencontre entre l’un de ses commettants, un consultant qui n’est pas inscrit au registre des lobbyistes, et des hauts fonctionnaires afin de présenter son projet visant à utiliser l’intelligence artificielle (IA) et la technologie pour supprimer l’obligation de bilinguisme au sein du gouvernement. Son raisonnement? L’IA peut prendre en charge tout ce travail de traduction embêtant, et le gouvernement n’aurait donc plus besoin d’investir la moindre somme pour veiller à ce que la population canadienne ait accès à des informations de qualité égale.
Est-ce vraiment le cas? Bien sûr que non.
Les traductrices et traducteurs utilisent l'IA depuis des années et l’ont intégré à leur travail, mais nous sommes loin d’une solution magique. Pour garantir une qualité égale et des traductions précises, l’intervention humaine reste absolument nécessaire. Lorsque l’on parle de doubler ou tripler la vitesse d’exécution, on parle en fait de diminuer les attentes de qualité.
Mais même avant l’intervention de ce consultant, l’IA était déjà présentée comme une panacée. En effet, GCtraduction, l’outil interne du gouvernement, a été déployé dans plusieurs ministères comme une solution au « problème » de la traduction, mais plutôt que d’aider les traductrices et traducteurs à faire leur travail, il les remplace. On les met en concurrence avec la rapidité d’un outil qui produit des « traductions » instantanées, mais inexactes et peu fiables, sans supervision humaine. Cette situation crée un cercle vicieux où, plus les attentes de rapidité augmentent, plus les responsables du Bureau de la traduction obligent le personnel à couper les coins ronds et à se contenter du good enough pour y répondre.
Plutôt que de renforcer le bilinguisme, on l’attaque. En effet, comme la plupart des traductions s’effectuent de l’anglais vers le français, ce sont les francophones de tout le pays qui subiront de plein fouet la perte d’un accès égal à l’information et aux services gouvernementaux. Imaginez-vous ce scénario, qui pourrait devenir monnaie courante : une francophone ne bénéficie pas d’un crédit d’impôt auquel elle aurait droit, alors qu’un anglophone oui, car l’outil d’IA a halluciné en traduisant le formulaire. Est-ce comme ça que nous respecterons notre engagement envers le bilinguisme?
En fait, au lieu de défendre ce pilier de l’identité canadienne, le gouvernement Carney a choisi d’organiser une réunion avec un consultant pour étudier comment s’en débarrasser.
Le monde de la traduction est en évolution, et les plus de 600 traductrices et traducteurs du Bureau de la traduction ne demandent rien de mieux que d’offrir leur expertise pour trouver une voie de passage où les francophones du Canada ne seront pas abandonnés.
Et justement, l’Association canadienne des employés professionnels, le syndicat de ces traductrices et traducteurs, ainsi que des interprètes et terminologues du Bureau de la traduction, a tenté d’obtenir une rencontre avec le premier ministre pour lui faire part de ses préoccupations et ouvrir le dialogue. La réponse? Silence radio.
Pourtant, les préoccupations à aborder sont nombreuses : compressions, problèmes de santé et sécurité persistants, outils inadéquats, intégrité des professions, manque de ressources et, oui, IA. Mais bon, il semble que vendre des lunettes intelligentes est une meilleure manière de rencontrer des haut placés que soulever les préoccupations de centaines de spécialistes du domaine.
Voici ce que j’aurais dit à Carney : la nouvelle stratégie du gouvernement en matière d’IA ne fera qu’exacerber les problèmes existants. Elle a été élaborée à l’initiative du secteur des technologies et conçue pour servir les intérêts des entreprises d’IA, et non ceux de la population canadienne. La conséquence : plutôt que d’adopter une approche prudente et mesurée, le gouvernement s’empresse d’imposer l’IA dans chaque recoin de notre vie, qu’elle y ait sa place ou non, et que les francophones en paient le prix ou non.
La mise en œuvre de l’IA doit être prudente, raisonnable et flexible. L’IA doit être un outil qui appuie les travailleurs et travailleuses, et non une excuse pour se débarrasser de leur savoir-faire. Si le premier ministre et son gouvernement prenaient la peine d’écouter les personnes sur le terrain qui font réellement le travail – et non les vendeurs de remèdes miracles –, ils s’en rendraient compte. Et ils ne s’attaqueraient pas au fondement même du bilinguisme de notre pays.
Antoine Hersberger,
Vice-président TR