Le Conseil du Trésor dit enfin tout haut ce que tout le monde pensait tout bas en ce qui concerne la directive sur le retour au bureau, une mesure aussi contre-productive que désastreuse pour les finances publiques. Sans surprise, cette décision ne repose sur aucune logique. Du moins, aucune logique que les hauts fonctionnaires soient prêts à défendre publiquement.
Bill Matthews, secrétaire du Conseil du Trésor, a déclaré devant un comité de la Chambre des communes que le fait de forcer les employé·es à retourner au bureau était un « choix philosophique » qui ne reposait sur aucune preuve ni donnée.
Depuis 2022, le Conseil du Trésor n’a jamais réussi à justifier ses directives sur le retour au bureau (RAB). Pendant les premiers confinements liés à la COVID-19, on a applaudi les fonctionnaires, qui ont su s’adapter rapidement au télétravail à temps plein tout en continuant à produire des résultats exceptionnels pour la population canadienne. Avant la pandémie, le gouvernement fédéral travaillait sur des projets pour accroître la flexibilité du télétravail dans la fonction publique et réduire les dépenses des contribuables liées aux immeubles de bureaux.
Puis, le RAB est venu mettre un frein brutal aux efforts de modernisation de la fonction publique fédérale. Pourquoi?
Nous savons que les directives sur le RAB n’ont rien à voir avec la productivité, car les fonctionnaires du gouvernement fédéral ont toujours prouvé que le télétravail leur permet d’augmenter leur productivité. Même aujourd’hui, alors que les employé·es doivent se rendre au bureau trois jours par semaine, la plupart tiennent encore des appels vidéo avec leurs collègues et les parties prenantes des quatre coins du pays. La différence, c’est que ces appels s’effectuent désormais dans des bureaux bruyants, sans aucune intimité, souvent situés dans des bâtiments délabrés qui posent des risques pour la santé et la sécurité.
Par ailleurs, le renforcement des exigences en matière de présence au bureau ne vise certainement pas à faire économiser de l’argent aux contribuables ni à répondre aux besoins des communautés. Plusieurs des plus grands ministères ont déclaré qu’ils seraient incapables de respecter la dernière exigence imposant quatre jours de présence au bureau à compter du 6 juillet en raison d’un manque d’espace. Le gouvernement a déjà dû renoncer à son engagement de céder 50 % de son parc immobilier pour se conformer à cette obligation de quatre jours. Lancée en 2019, cette initiative visant à se débarrasser d’immeubles de bureaux était considérée comme un moyen essentiel d’augmenter l’offre de logements abordables, pour lesquels il existe un besoin criant.
La directive sur le RAB n’aide pas non plus à régler la crise du coût de la vie ni la flambée des coûts énergétiques. Bien au contraire. En mars, l’Agence internationale de l’énergie a publié un plan en 10 points visant à atténuer les pressions sur le marché pétrolier causées par le conflit au Moyen-Orient. La première recommandation était que toute personne pouvant travailler à distance le fasse, car cela permettrait de réduire la pression sur le transport routier, qui représente 45 % de la demande mondiale de pétrole. Le Conseil du Trésor n’a visiblement pas reçu le mémo.
Le gouvernement préfère dépenser davantage pour acquérir de nouveaux locaux, tout en réduisant les programmes et les services sur lesquels comptent les Canadiennes et Canadiens. Selon ses propres estimations, la généralisation du droit au télétravail (et la réduction du parc immobilier de bureaux qui en découle) permettrait au gouvernement d’économiser 40 milliards de dollars sur 10 ans. Cet argent pourrait être utilisé pour bâtir une économie canadienne forte dont tout le monde pourrait profiter.
Les directives sur le RAB ne servent pas les intérêts de la plupart des gens au Canada. Mais alors, en quoi consiste ce « choix philosophique » qui pousse à ramener de force les fonctionnaires dans des bureaux coûteux qui nuisent à leur productivité? Mark Carney et le Conseil du Trésor estiment que nous ne méritons pas d’explication sur les raisons – ou les personnes – qui se cachent réellement derrière ces politiques en apparence absurdes.
Depuis trois ans, le Conseil du Trésor élude la question, ce qui ne nous laisse qu’une seule conclusion : le gouvernement choisit de soutenir l’immobilier commercial plutôt que de moderniser le lieu de travail du plus grand employeur du pays.
Nous savons que le secteur de l’immobilier commercial exerce de fortes pressions en faveur des obligations généralisées de retour au bureau depuis que la pandémie de COVID-19 a fait du télétravail une nécessité soudaine pour des millions de personnes. Imaginer un avenir différent pour les quartiers d’affaires des grandes villes suscite des tensions bien réelles. Cependant, divers groupes, allant des syndicats du secteur public à la Chambre de commerce d’Ottawa, y voient l’occasion de transformer ces endroits en quartiers à part entière qui ne dépendent pas entièrement de l’achalandage quotidien des bureaux.
Après tout, le rôle des fonctionnaires, ce n’est pas de soutenir les propriétaires commerciaux, mais de concevoir et de mettre en œuvre des programmes et des services pour la population canadienne de la manière la plus efficace possible.
C’est à nous toutes et tous de nous opposer à cette « philosophie » extrêmement coûteuse et nébuleuse que Carney et le Conseil du Trésor tentent de promouvoir. Les Canadiennes et les Canadiens méritent un gouvernement qui travaille pour elles et eux, pas un gouvernement qui sert les intérêts de groupes qu’il refuse même d’identifier.