Mois de l'histoire des Noirs - Pleins feux sur Richard Sharpe

le 28 février 2019

05744E51 0B92 4C5a Bc11 Dae79630bcaf

 

L’ACEP, s’est entretenue avec Richard Sharpe, membre de l’ACEP et cofondateur du Caucus des employés fédéraux noirs (CEFN), pour parler du travail qu’il fait afin de contribuer à établir une communauté noire prospère au sein de l’effectif fédéral canadien. Richard Sharpe travaille au gouvernement fédéral depuis 23 ans et est vice-président de la section locale 521 de l’ACEP.

 

Bonjour, Richard, merci d’avoir pris le temps de nous rencontrer cette semaine. Nous voulions profiter du Mois de l’histoire des Noirs pour attirer l’attention sur le travail que vous faites afin de soutenir les employés noirs du gouvernement fédéral. Vous êtes le fondateur du Caucus des employés fédéraux noirs (CEFN), n’est-ce pas?

R. Sharpe : En fait, j’en suis le cofondateur. Je ne dirais pas que j’ai tout fait. J’ai peut-être organisé l’initiative, mais nous sommes nombreux à en faire partie.

Et quand avez-vous lancé le Caucus?

R. Sharpe : En décembre 2017. Un sommet pancanadien des communautés noires a été tenu à Toronto; environ 800 personnes de partout au Canada se sont réunies au pays, pour la première fois en fait. Lorsque nous sommes revenus à Ottawa, un certain nombre d’employés sont venus me voir et m’ont demandé si je pouvais les aider à former un groupe propre à la fonction publique fédérale, étant donné qu’il y avait des problèmes de longue date qui n’avaient pas été réglés dans le cadre des programmes existants d’équité en matière d’emploi et de diversité.


Quels sont certains de ces problèmes que le Caucus essaie de régler précisément?

R. Sharpe : Nous appuyons la Décennie des personnes d’ascendance africaine (la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine) de l’ONU, qui s’étend de 2014 à 2025. Le gouvernement fédéral a été un peu lent à le faire. En fait, il n’a pas reconnu la Décennie au sein de la fonction publique fédérale. Nous avons donc décidé de faire preuve de leadership et commencé à tenir des conversations avec les ministères fédéraux, ainsi qu’avec les syndicats. J’ai communiqué avec le président de l’ACEP, Greg Phillips. Et je crois que nous le rencontrerons à ce sujet dans un avenir pas trop lointain, pour parler de ce que nous appelons le « racisme anti-Noirs ».


Pourquoi appeler cela du racisme « anti-Noirs »?

R. Sharpe : Oui. Il s’agit d’une forme particulière de racisme à laquelle les Noirs font face ici au Canada et sur le marché du travail. Ce type de racisme est propre aux Noirs : les insultes, l’utilisation du mot qui commence par « N », ce que l’on entend encore dans certains bureaux. On a dit de moi que j’étais « agressif » et « intimidant », le genre de stéréotypes que l’on entretient à l’égard des personnes noires. Voilà le genre d’expériences qui peuvent miner notre estime de nous-mêmes.

Bon nombre des employés noirs que j’ai représentés au fil des ans ont connu à peu près le même genre de problèmes : le harcèlement et la discrimination. Lorsqu’ils ont essayé de soulever la question, ils n’ont pas reçu le soutien dont ils avaient besoin, parfois même de la part des syndicats. Parfois, les syndicats ne reconnaissent pas qu’il s’agit de racisme. J’ai donc représenté des gens de différents syndicats parce que je comprends très bien la situation. J’ai déjà lutté contre le racisme et l’oppression avant de devenir fonctionnaire. Nous sommes donc en mesure de travailler au sein des structures et des mécanismes syndicaux pour répondre à certaines des préoccupations des employés, souvent avec succès.

Le travail que je fais actuellement au CEFN découle du désir qu’ont manifesté des employés de se réunir pour s’attaquer à certaines des préoccupations réelles qui touchent notre groupe. C’est parce que, dans le groupe des minorités visibles, nous sommes au bas de l’échelle. Les Asiatiques, les Asiatiques du Sud, les Latino-Américains sont aussi considérés comme des minorités visibles. Lorsque nous sommes tous regroupés, il semble que nous nous en tirions bien en tant que minorités visibles. Mais lorsqu’on examine séparément la situation des Noirs, on constate qu’il y a quelques problèmes majeurs.
 

Vous avez donc remarqué que la communauté noire vit le racisme différemment.

R. Sharpe : Ce qui nous préoccupe, c’est qu’il y a des taux plus élevés de ce genre de traitement chez les employés noirs. Par exemple, dans le Sondage auprès des fonctionnaires fédéraux, je peux dire que je fais partie d’une « minorité visible », mais cela ne signifie pas que mon expérience en tant que personne noire sera correctement mesurée – supposons que je dise que j’ai été victime de racisme et que la personne originaire d’Amérique du Sud affirme n’avoir jamais été victime de racisme; si vous additionnez le nombre de membres d’une minorité visible, vous constaterez peut-être que le pourcentage total de personnes dans la catégorie des minorités visibles qui se disent victimes de racisme est faible. Mais si vous créez une sous-catégorie pour les employés noirs, vous pourriez apprendre que 80 % d’entre eux ont peut-être été victimes de racisme.


D’accord. Alors, le Sondage n’est pas bien conçu et fausse donc les chiffres réels.

R. Sharpe : Il fausse les chiffres, il masque l’expérience. C’est semblable à ce qui se passe dans le système de justice pénale. Les détenus appartenant à une minorité visible et les détenus autochtones sont à peu près au même niveau, représentant environ 18 % de la population carcérale fédérale. Mais si vous analysez le groupe des minorités visibles, vous constaterez que la majorité des détenus sont noirs et que leur proportion est beaucoup plus élevée que dans la population générale. Il en va de même pour les peuples autochtones. Donc, vous voyez qu’il y a un problème, mais, si vous ne désagrégez pas les données, vous ne pouvez pas voir que les groupes des Autochtones et des Noirs sont visés de façon disproportionnée par le système de justice pénale. Bref, je ne suis pas une minorité visible, je suis une personne noire.

Nous demandons notamment de subdiviser la catégorie des minorités visibles et peut-être d’assouplir la Loi sur l’équité en matière d’emploi, afin que les Noirs soient considérés comme un groupe distinct, à l’instar des Autochtones.

En 2016, les Nations Unies ont envoyé au Canada un groupe d’experts qui a examiné la situation des Canadiens noirs et qui a constaté qu’il y avait beaucoup de problèmes au pays, comme aux États-Unis. Nos expériences sont très semblables à celles des peuples autochtones, mais elles sont beaucoup plus difficiles à gérer parce qu’elles sont normalisées. La notion selon laquelle il s’agit d’un pays de Blancs continue d’exister. Tout comme l’idée selon laquelle les Noirs sont des immigrants ici et n’ont jamais vraiment fait partie du Canada. Même si je suis né ici, on me demande encore à quel moment je suis arrivé au Canada et d’où je viens. Ce ne sont pas des questions que l’on pose aux Canadiens blancs.

En tant que société, je pense que nous traiterons davantage des questions de race – en raison de l’immigration, des relations nouées entre différents peuples, ce qui donnera des enfants qui sont considérés comme noirs. Je crois donc qu’il est très important pour nous de bien comprendre ces questions, surtout dans la fonction publique. Parce que, si nous ne sommes pas représentatifs et que nous ne comprenons pas les problèmes auxquels sont confrontés les citoyens noirs et racialisés, nous ne pouvons pas offrir les meilleurs services aux Canadiens.
 

Depuis combien de temps êtes-vous membre de l’ACEP?

R. Sharpe : Depuis 2008.


D’accord. Et vous avez été plus actif tout récemment, ou au cours des dernières années, vous êtes devenu un membre actif de l’ACEP, vous êtes devenu président et...

R. Sharpe : Je suis vice-président de la section locale 521. J’ai déjà été très actif au sein du syndicat, mais j’ai pris une pause afin d’être présent pour ma famille et mes jeunes enfants. Un de mes enfants était malade. J’ai constaté que les employés venaient me voir pour soulever des préoccupations et je n’avais pas de position syndicale à leur offrir, mais je les aidais tout de même. Et puis des représentants du syndicat ont dit : « Pourquoi ne vous joignez-vous pas à nous? »


Oui, « pourquoi ne pas officialiser ce soutien? »…

R. Sharpe : Oui, « officialisez le tout et vous aurez un rôle reconnu auprès de l’employeur ». Et je le savais parce que j’avais déjà fait du travail syndical. C’est ainsi que j’ai repris du service.


Que demandez-vous à l’ACEP à ce stade‑ci?

R. Sharpe : Ce que je demande à ce stade‑ci n’est pas trop compliqué : il s’agit d’appuyer le groupe que nous avons formé. Nous ne représentons pas les employés; le syndicat devrait représenter les employés. Nous demanderons d’avoir le statut d’intervenant dans certains cas, étant donné que c’est essentiellement ce que je fais depuis 20 ans, régler des questions liées à la race, au sexe, aux droits de la personne... Parfois, il faut quelqu’un qui a vécu en partie ces expériences. Nous demandons donc à l’ACEP d’appuyer notre requête auprès des organismes centraux. Je demande également à l’ACEP d’appuyer notre demande visant une meilleure collecte de données désagrégées sur l’équité en matière d’emploi afin que nous puissions avoir une idée de ce qui arrive vraiment aux employés noirs, vu que, à l’heure actuelle, ces données n’existent pas. Et je ne pense pas qu’il soit si difficile de les recueillir. Je crois que le gouvernement fédéral, la bureaucratie, s’inquiète de ce que les chiffres révéleront. Mais c’est ce qu’il faut faire, à mon avis; il faut surmonter cette difficulté en vue d’améliorer la situation.


Combien de membres votre groupe compte-t-il?

R. Sharpe : Je n’en ai aucune idée.


À peu près?

R. Sharpe : Je crois qu’il y en a environ 500.


Seulement des employés fédéraux?

R. Sharpe : Seulement des employés fédéraux. Mais il y a aussi des employés noirs qui ont peur de devenir membres, alors ils obtiennent l’information auprès d’autres employés. Il y a eu une discussion dans un ministère où un employé a dit : « Eh bien, je ne vais pas devenir membre, mais mon ami l’a fait. » Et trois d’entre eux ont affirmé : « Nous ne deviendrons pas membres. » J’ai répondu : « C’est correct de le faire. Le greffier nous appuie. Ça devrait aller. »
 

De quel greffier parlez-vous?

R. Sharpe : Le greffier du Conseil privé, M. Wernick. Nous l’avons rencontré le mois dernier pour discuter de cette question et il a exprimé son appui à l’égard de notre travail, ce qui est bien. Nous en sommes satisfaits... C’est une expérience très intéressante et intense que nous avons vécue au cours des six dernières semaines.


Diriez-vous que la situation au chapitre du racisme ou du simple manque de diversité dans les différents ordres de gouvernement s’est améliorée au cours des dernières années, est restée la même ou s’est détériorée?

R. Sharpe : Je dirais que la situation ne s’est pas améliorée. À certains égards, les choses ont peut-être empiré parce que nous sommes plus nombreux dans le système. Il y a plus de gens, semble-t-il, qui vivent l’enfer dans leurs ateliers ou qui stagnent dans leur carrière. Cela a un impact sur la santé mentale des gens, et je pense que c’est la raison pour laquelle la participation au CEFN a augmenté. Normalement, les Noirs ont peur de s’affirmer et de parler publiquement de ces questions. Nous avons pris bien soin d’assurer la confidentialité de nos membres. Nous permettons aux gens d’utiliser leur adresse électronique personnelle pour ne pas recevoir de courriels au travail.

Ce n’est pas comme les réseaux de jeunes employés, où les gens sont tous heureux, où ils organisent des événements et rencontrent la haute direction et où on leur assure qu’ils auront une carrière extraordinaire.

C’est un travail très différent.

Donc, ce que j’aimerais faire, c’est créer un groupe où les gens se sentent en sécurité pour qu’ils puissent raconter au moins une partie de leurs histoires et savoir qu’ils ne sont pas seuls. Et faire part de certaines de ces histoires aux syndicats et aux organismes centraux... Et aussi à la communauté à l’extérieur de nos milieux de travail, parce que nous faisons partie de cette communauté et qu’un grand nombre de gens apprennent à nous connaître grâce au travail que je fais dans la communauté noire ici, dans la région de la capitale nationale.

C’est incroyable de voir que tant de gens ont surmonté un peu leur peur, sont devenus membres et ont assisté aux réunions. Un très grand nombre de personnes sont venues au symposium que nous avons tenu le 23 janvier à l’Institut sur la gouvernance.


Quel symposium?

R. Sharpe : Le Caucus des employés fédéraux noirs a tenu un symposium à Ottawa.


Ah oui, avec Greg Fergus.

R. Sharpe : Greg Fergus, député de Hull-Aylmer, et Jane Philpott, ministre du Conseil du Trésor, sont venus. Il y avait aussi Larry Rousseau, vice-président national du Congrès du travail du Canada, et Norma Domey, vice-présidente exécutive de l’IPFPC. Ainsi, les employés pourraient également avoir accès aux syndicats étant donné que, lorsque nous traitons de questions concernant l’équité, nous menons habituellement des activités avec la haute direction, mais moins souvent avec le syndicat.

J’aimerais également souligner aux syndicats que nous souhaiterions qu’un plus grand nombre d’employés racialisés et noirs deviennent délégués syndicaux et fassent partie de l’ACEP et d’autres syndicats. Ainsi, ce ne serait pas seulement le Caucus qui pourrait intervenir; les représentants syndicaux noirs pourraient être sur le terrain et bénéficier de certaines des protections offertes par le fait d’être syndiqués en milieu de travail. Il ne s’agit pas de limiter l’avancement professionnel. C’est peut-être ce que croient certaines personnes.

C’est un moment historique… C’est la première fois que des employés noirs se regroupent au sein du gouvernement. C’est une nouvelle étape.


Vous avez aussi en quelque sorte atteint la masse critique pour que cela se produise.

R. Sharpe : Je crois que oui. Et c’est la masse critique aux niveaux les plus bas.

Je trouve que c’est une période historique très passionnante. Il se passe beaucoup de choses. Je ne crois pas que ça s’arrêtera après le Mois de l’histoire des Noirs.


Merci, Richard. C’était une entrevue exceptionnelle. Elle a été très enrichissante, et nous espérons que tous nos membres verront cette question différemment et seront encouragés à appuyer leurs collègues noirs en milieu de travail.