Reconstruire le mouvement syndical

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Voici le troisième d’une série de trois articles consacrée au rôle historique des syndicats au Canada, et aux défis que doit relever le mouvement syndical dans le monde d’aujourd’hui. Le premier article portait sur le rôle historique important qu’ont joué les syndicats dans la création d’un Canada plus juste et plus égalitaire (Bulletin de mobilisation n° 4); le deuxième examinait les attaques que subissent depuis longtemps les droits des travailleurs, en particulier dans le secteur public (Bulletin n° 6). Dans le présent article, nous affirmons que, même avec un gouvernement plus conciliant au pouvoir, l’ACEP et les autres syndicats de la fonction publique doivent continuer à développer leur capacité à rétablir les gains du passé.

Depuis les années 1980, les syndicats des secteurs public et privé font l’objet d’attaques assez virulentes visant leurs droits à la négociation collective, de la part des employeurs et des gouvernements, toutes tendances politiques confondues. Ces attaques, qui ont ébranlé les fondations du contrat social né de l’ordre de l’après-guerre, se sont produites aussi bien à l’échelle provinciale qu’à l’échelle fédérale (voir la note). La récente victoire d’un gouvernement qui a promis d’éliminer certains éléments de la législation du travail régressive en vigueur ces dernières années nous permet d’être optimistes – tout en demeurant prudents. Mais on ne sait toujours pas jusqu’où ce gouvernement va aller (par exemple, on ne sait pas vraiment s’il va rétablir le droit à l’arbitrage). Va-t-il pouvoir résister aux pressions économiques et au pouvoir du monde des affaires pour contrôler la majeure partie de ses priorités stratégiques? Que se passera-t-il dans quatre ans? Les droits des travailleurs subissent des attaques depuis longtemps et il est clair que, pour renverser la vapeur, il faudra absolument que le mouvement syndical retrouve toute sa vigueur. 

Comment réagir : stratégies politiques et juridiques 

Les syndicats ont réagi aux attaques systématiques contre les droits des travailleurs en adoptant diverses stratégies, témoignant ainsi du fait que l’offensive contre les syndicats ne se limitait pas au milieu de travail, mais revêtait une dimension politique à plusieurs volets. Dans le monde politique, les syndicats ont fait campagne contre les gouvenements réactionnaires, souvent en collaboration avec d’autres groupes. Dans le passé, de nombreux syndicats ont officiellement appuyé le NPD, même si ce soutien a commencé à décliner dans les années 1990 et au début des années 2000, quand de nombreux gouvernements provinciaux néo-démocrates se sont mis à réduire les dépenses et à nuire aux droits des travailleurs. Les bureaux nationaux des syndicats ont alors préconisé de plus en plus souvent un vote stratégique lors des élections. Par exemple, à l’occasion de la dernière élection fédérale, la campagne de l’Alliance de la Fonction publique du Canada, Votez pour stopper l’hémorragie, encourageait les électeurs à voter pour les candidats qui s’opposaient à d’autres restrictions et cherchaient à rétablir les services publics. Même si de telles campagnes envoient un message fort, affirmant que les partis socio-démocrates ne doivent pas considérer la défense des travailleurs comme un fait établi, elles ne permettent pas vraiment de renforcer la capacité organisationnelle et la confiance des syndicats à long terme. Par ailleurs, l’efficacité réelle du vote stratégique n’est pas assurée.

On a également adopté des stratégies juridiques pour défendre des droits des travailleurs contre les actions des employeurs et des gouvernements. Dans le passé, ces stratégies se sont souvent soldées par des échecs. Par exemple, depuis près de 30 ans, la jurisprudence a établi que la liberté d’association, garantie par la Charte canadienne des droits et libertés, ne protégeait pas les activités liées aux grèves. Par contre, comme un signe des temps, la Cour suprême a récemment a jugé inconstitutionnelle une loi de la Saskatchewan qui interdisait aux fonctionnaires de faire grève. Dans l’arrêt Saskatchewan Federation of Labour c. Saskatchewan (janvier 2015), la Cour suprême du Canada a décidé, pour la première fois, que le droit de grève des travailleurs canadiens leur était conféré par la Constitution. Mais les stratégies juridiques ont également leurs limites, parce que les procès peuvent être longs et leur issue, incertaine. Mais surtout, les membres des syndicats ne participent généralement pas à ces poursuites, qui ne renforcent pas vraiment leur pouvoir collectif et leur capacité à réagir aux attaques immédiates. 

Revenir aux traditions : forger un pouvoir collectif

Après trente ans d’attaques contre les travailleurs, pour rétablir une société plus équitable et plus égalitaire, il faudra davantage qu’un vote stratégique ou la contestation de projets de loi. En fait, les victoires syndicales passées étaient fondées sur des actions de masse, menées par des travailleurs solidaires les uns des autres; pour qu’une stratégie soit couronnée de succès, il faudra une fois encore revoir plus en profondeur l’équilibre des pouvoirs dans notre société. Les gouvernements de toutes allégeances vont continuer à céder aux pressions des lobbys du milieu des affaires et de l’élite économique, en l’absence de coalitions fortes regroupant des syndicats et des groupes de citoyens qui cherchent à défendre les intérêts des Canadiens ordinaires. L’ACEP doit se joindre à un mouvement syndical et de justice sociale de plus grande ampleur et contribuer à ces efforts collectifs – pas seulement pour garantir les droits de ses membres, mais aussi pour favoriser l’instauration d’une société plus équitable.

Références

Ross, Stephanie, Larry Savage, Errol Black et Jim Silver. Building a Better World: An Introduction to the Labour Movement in Canada, Halifax, Fernwood Publishing, 2015.

Canadian Foundation for Labour Rights. Restrictive labour laws in Canada.

Note : Par exemple, selon la Canadian Foundation for Labour Rights, depuis 1982, les parlements fédéral et provinciaux ont adopté 46 textes de loi qui suspendaient les droits à la négociation collective des fonctionnaires.