Le mouvement ouvrier et la lutte pour un Canada plus juste : perspective historique

Cet article, le premier d’une série de deux, jette un regard sur le rôle historique important que les syndicats ont joué dans la création d’un Canada plus juste, plus égalitaire. Un deuxième texte traitera des syndicats de la fonction publique et des défis qu’ils doivent relever aujourd’hui pour défendre un niveau de vie décent pour tous les Canadiens.

Les inégalités devenant de plus en plus criantes, l’importance des syndicats est de nouveau largement reconnue. La majorité des Canadiens ont une opinion favorable des syndicats, 70 % étant d’accord qu’ils sont toujours nécessaires.* Même les gens non reconnus pour favoriser les syndicats sont forcés de reconnaître, selon une étude récente du FMI, que les hauts taux de syndicalisation réduisent les inégalités et assurent une répartition plus juste des revenus.**  

Au Canada, le mouvement syndical a toujours été une force motrice derrière la création d’une société plus juste et plus égalitaire. Mais la redécouverte de l’importance des syndicats arrive après des décennies d’attaques de la part des gouvernements fédéral et provinciaux. Les syndicats étant au milieu d’une nouvelle ronde de négociations collectives, il convient de se rappeler ce que des syndicats forts ont signifié pour tous les Canadiens dans le passé et ce que les mobilisations ont contribué à réaliser.

Industrialisation

WinnipeggeneralstrikeÀ l’origine, les syndicats ont été formés pour protéger les travailleurs contre les ravages de l’industrialisation au milieu du XIXe siècle. Ils n’ont cependant pas été reconnus légalement avant qu’une vague de grèves en Ontario et au Québec n’ait amené le gouvernement fédéral à adopter la Loi des unions ouvrières en 1872 (la revendication d’une journée de travail de neuf heures était au centre des mobilisations). Dans les décennies qui ont suivi, les syndicats ont commencé à exercer davantage d’influence alors qu’ils s’établissaient dans presque toutes les régions du Canada, qu’ils formaient de nouvelles alliances et coalitions et qu’ils faisaient pression en faveur d’importantes réformes, comme les restrictions sur le travail des enfants. À la fin du XIXe siècle, les syndicats ont commencé à s’organiser à l’échelle de secteurs industriels – souvent sur tout le continent – et sont devenus de plus en plus difficiles à ignorer.

La majorité des syndicats, cependant, a continué de représenter les travailleurs par métier plutôt que par industrie, tendance qui a fragmenté le mouvement ouvrier et a considérablement réduit le pouvoir de négociation des travailleurs. Les gouvernements ont aussi fourni aux employeurs des briseurs de grève armés sur demande et le gouvernement fédéral a restreint l’efficacité de l’action collective en exigeant que des groupes de travailleurs (comme les mineurs et les cheminots) passent d’abord par une période de « conciliation » avant de pouvoir faire la grève légalement (ceci a été imposé par la Loi des enquêtes en matière de différends industriels de 1907). La conciliation devint le nouveau modèle pour bien des travailleurs, même si les employeurs étaient encore libres d’ignorer les syndicats. Les conditions de vie de la vaste majorité des travailleurs sont demeurées effroyables jusqu’à ce que le choc de la Crise de 1929 mène à un mouvement syndical plus militant et organisé.  

Prospérité

Les luttes syndicales des années 1930 et l’expansion économique qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale ont inauguré une nouvelle ère de compromis social et de prospérité partagée. Une nouvelle vague de syndicalisme industriel a frappé l’Amérique du Nord et des actions comme la grève d’Oshawa en août 1937 ont contribué à garantir les droits des travailleurs. Les syndicats ont aussi joué un rôle clé dans la lutte des travailleurs pour obtenir une assurance emploi, réforme qui a finalement été réalisée en 1940. Le « syndicalisme industriel » de l’époque a commencé à se fondre avec le « syndicalisme social », car les syndicats reconnaissaient le rôle important qu’ils doivent jouer comme force du changement social progressiste. La plus grande mobilisation d’alors a sans doute été la grève de 1945 chez Ford à Windsor en Ontario, dont est issue la décision historique du juge Ivan C. Rand, qui accorda la retenue obligatoire des cotisations syndicales. Le résultat de la grève a aussi aidé à imposer le principe que les travailleurs devraient recevoir une part des profits découlant de l’accroissement de la productivité. Dès 1948, la Loi sur les relations industrielles et sur les enquêtes visant les différends au travail (1948) protégeait le droit des travailleurs de se syndiquer et obligeait les employeurs à reconnaître les syndicats choisis par leurs employés. Le mouvement ouvrier s’est encore renforcé avec la formation du Congrès du travail du Canada en 1956, qui a réuni les trois plus grandes fédérations syndicales du temps.

Dans le secteur public

Pourtant, les travailleurs du secteur public sont demeurés désorganisés dans les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale malgré leur importance croissante dans l’économie et la société. À l’exception de la Saskatchewan, qui a accordé aux employés provinciaux le droit de se syndiquer en 1944, les employés du secteur public n’ont acquis des droits de négociations semblables aux autres travailleurs qu’au milieu des années 1960. Après une grève illégale nationale des travailleurs des postes, la Loi sur les relations de travail dans la fonction publique (1967) établissait un régime de négociations collectives dans la fonction publique fédérale pour la première fois. La plupart des employés du gouvernement fédéral devinrent éventuellement membres de l’Alliance de la fonction publique du Canada, forte de 150 000 membres. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, pour sa part, a joué un important rôle dans l’amélioration des vies de tous les Canadiens, réalisant des percées dans les négociations collectives comme les congés de maternité, l’indemnisation du travail effectué en fin de semaine et le droit de négocier en matière de changements technologiques.

Parallèlement, toutefois, les travailleurs du secteur public fédéral étaient limités par les dispositions qu’ils pouvaient négocier dans leurs conventions collectives. Des secteurs importants, dont les pensions, étaient exclus des négociations collectives. En outre, l’existence de syndicats multiples dans le secteur public (il en existe actuellement 18, incluant l’ACEP, qui a été créée par la fusion de l’Association des employé(e)s en sciences sociales et le Syndicat canadien des employés professionnels et techniques en 2003) a entravé l’action syndicale coordonnée, tout comme le syndicalisme de métier à une époque antérieure. Malgré ces faiblesses, les décennies qui suivirent ont vu une grande expansion des programmes et services du secteur public qui a coïncidé avec une énorme augmentation du nombre de syndiqués dans les secteurs publics fédéral et provinciaux. Des conditions de travail décentes dans le secteur public étaient liées étroitement à de solides services pour tous les Canadiens.

Les années 1990 ont suscité de nouveaux défis pour les Canadiens alors que les gouvernements fédéral et provinciaux ont coupé dans les services sociaux et mis à pied des fonctionnaires. Les changements à l’économie mondiale et la montée du néolibéralisme ont accentué les inégalités. Les lois antisyndicales et la négociation de concessions de la part des syndicats ont continué d’éroder les salaires, alors que l’accroissement des revenus se concentrait de plus en plus. Corriger cette situation exigera une action concertée de tous les syndicats et de leurs alliés progressistes. Le deuxième article de cette série examinera plus en profondeur les défis actuels, ainsi que le rôle que les syndicats du secteur public sont appelés à jouer pour endiguer la vague.   

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* “Canada’s Unions Still Have Majority Support, Poll Finds,” The Huffington Post Canada (23 janvier 2014).

**Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron (FMI), “Power from the People,” Finance and Development, Vol. 52, No 1 (Mars 2015).

Photo: Grève générale de Winnipeg, 1919.